Il y a eu beaucoup de débats en Martinique pour l’utilisation de la langue créole en milieu scolaire. Pouvez-vous nous en parler ?
En Martinique, comme dans tous les autres départements français d’Outre-Mer (Guadeloupe, Guyane, Réunion), deux langues se partagent principalement l’espace communicatif.
Le créole est la langue populaire,parlée aux champs, au marché et dans les situations informelles. En face, le français porte le prestige de l’école, de la littérature, des affaires importantes et de la réussite économique. Lorsque dans les années 60, les résultats scolaires sont comparés avec ceux de la France métropolitaine, les observateurs sensés pensent qu’il faut réparer l’oubli fait de la langue première créole et aménager sa place dans la pédagogie locale.
Mais adopter ce point de vue équivaut à mettre en cause les programmes et les méthodes de France et revêt un caractère contestataire, voire révolutionnaire. Quoique créolophone, la majorité de la population souhaite recevoir l’école avec son idiome républicain unique, tel qu’il est enseigné à Paris. Par conséquent, les partisans du créole à l’école seront longtemps considérés par l’opinion publique comme des nostalgiques du passé colonial ou des adeptes de la promotion d’une certaine Afrique, des opposants au progrès, au développement économique et technique, des adversaires de la civilisation française. Taxés d’obscurantisme, de négrisme et d’indépendantisme, les « pro-créoles » seront toujours suspects. Dans les années 70, l’apparition d’universitaires modifie un peu les termes du débat. On écoute davantage les créolistes qui proposent un alphabet et un autre statut pour ce qui n’était jusqu’alors qu’un patois. Mais on se méfie tout de même des mesures qu’ils préconisent, comme des intellectuels un peu coupés de la réalité économique et sociale. On entend alors : « Ils veulent le créole pour le peuple, mais ils parlent français à leurs enfants ». Donc, quelques professeurs isolés tentent ça et là une expérience de pédagogie partielle créole de manière « sauvage », mais c’est seulement vers 1991 que l’IUFM de la Martinique intègre une épreuve de créole dans la formation des maîtres du Premier Degré. A partir de 2001, l’on crée un Concours de recrutement de professeurs du Second Degré spécialisés en créole « Capes de langue et culture régionales ». On peut donc dire que le créole est inscrit officiellement à l’école au moment où la majeure partie des élèves ne parle plus le créole en langue première, au moment où il n’y a plus un seul créolophone unilingue dans le pays ! Les débats pour ou contre le créole se poursuivent aujourd’hui, mais avec une outrance idéologique notable. On se sert fort peu d’études scientifiques sérieuses sur le sujet, on n’étudie quasiment pas les effets des «expériences» sur les élèves. Enseignants et parents d’élèves ont l’impression qu’on les gave d’un débat littéraire et identitaire sur la Créolité, plutôt que de leur offrir des arguments pédagogiques pour la réussite des jeunes. En toile de fond, un groupe de recherches de l’Université, le Gerec, se retrouve davantage impliqué dans de violentes polémiques plutôt que dans la bataille pour l’amélioration de la formation des maîtres et l’élaboration rationnelle de méthodes et de programmes pédagogiques.
Vous avez choisi de mener des recherches en milieu scolaire en Martinique. Quelles étaient vos motivations ?
Jeune linguiste antillais, découvrant ma vocation au cours des années 70, je rêvais à des études débouchant sur des retombées utiles pour mon pays. Les professeurs Jean Baptiste Marcellesi et Bernard Gardin lançaient l’enseignement de la sociolinguistique à l’Université de Rouen. Il était naturel que je me retrouve sur les deux sujets brûlants de la créolistique à l’époque : l’origine et l’histoire des créoles dans la Caraïbe (savoir la part des langues africaines et des langues européennes dans leur genèse) et la mise au point de stratégies d’utilisation des langues pour améliorer la pédagogie dans un pays où régnaient le retard et l’échec scolaires.
Comment avez-vous procédé ?
J’ai commencé par rencontrer des enseignants et des élèves et les écouter en créole et en français. J’ai réuni les données statistiques de la «sortie » du système, j’ai consulté des copies et je suis allé voir ce qui se passait à l’Ecole Normale de Fort-de-France et dans les centres d’examens. Les chiffres d’apprentissage de la lecture n’étaient pas très bons et les évaluations révélaient de mauvais résultats en expression écrite et orale. J’ai eu l’occasion de conduire une enquête en Guadeloupe et en Martinique avec des collègues de Paris V et de l’INRP.
Ce travail imputait l’échec de l’école principalement à l’absence du créole. Une petite équipe s’est formée et nous avons commencé à réfléchir non pas au créole lui-même, mais à une pédagogie bilingue installant quelque chose à côté et en complément du français.
Plus je rencontrais des élèves, plus je me rendais compte que le cadre diglossique simple opposant le créole, prétendue langue maternelle, au français, décrétée langue étrangère, était mal posé. Les Martiniquais apprennent de manière concomitante le créole et le français durant leur petite enfance et si un grand nombre d’entre eux se déclarent de plus en plus francophones, en réalité ils parlent de plus en plus les deux langues en les mélangeant. Même si je n’aime pas ce mot, on peut penser à une forme de décréolisation et de francisation corrélative des locuteurs. Et cette acculturation ne se déroule pas dans la paix et l’harmonie. Nous assistons à une modification des normes des deux langues, pratique qui débouche sur un code dit mixte, un parler « bilingue », une forme de discours qui mélange, qui mixe et qui alterne les deux systèmes. C’est ce que j’ai appelé l’interlecte. Le temps est révolu où les élèves ne comprenaient rien au français que parlaient les maîtres.
Il n’y a quasiment plus d’unilingues créoles, plus de « mutisme d’apprentissage ».
En revanche, les malentendus sur le sens des mots et des expressions persistent; on constate une forte présence de « créolismes », confusions, interférences et hypercorrections qui truffent les prises de parole et les productions écrites des élèves, élèves qui continuent à échouer de 15 à 20 % en plus que les petits Métropolitains aux évaluation nationales. Tout cela n’a pas une cause unique et s’explique par de multiples raisons qui ne sont pas que linguistiques, mais je me suis attaché à concevoir une didactique qui reconnaît le créole comme langue populaire, qui pose la situation de cohabitation de deux langues parentes et voisines, mais au statut et au fonctionnement bien différents. C’est un plurilinguisme particulier dans un « contexte éducatif sensible », comme nous le disons dans une publication récente.
Avez-vous eu des difficultés avec les parents ?
Tous les parents du monde ne désirent qu’une chose : le succès scolaire de leurs enfants ! Des inspecteurs venus de Métropole leur racontaient autrefois que le français était la seule vraie langue digne d’être enseignée et que le créole allait retarder leurs enfants dans la course au savoir. Ce discours correspondait à leurs désirs de succès (voir leur progéniture occuper des métiers prestigieux, parler un beau français et gagner beaucoup d’argent !). Aujourd’hui de doctes chercheurs martiniquais leur expliquent, tout aussi péremptoires, qu’enseigner le créole va régler les derniers problèmes d’expression et rajouter un supplément d’âme à leur identité. Ce sont bien sûr des sornettes. Ce n’est pas parce qu’on fait une dictée créole ou qu’on remplace le couplet colonial « nos ancêtres les Gaulois » par un cours plein d’émotions et de sanglots sur la condition malheureuse des esclaves africains au 18ème siècle qu’on résoudra le problème pédagogique et linguistique antillais. Mais il est de bon ton aujourd’hui que le créole soit vu comme l’emblème fort de la nouvelle identité martiniquaise et après avoir fait montre de mépris à son endroit, la petite bourgeoisie convient de le mettre aujourd’hui en avant pour donner des gages de modernité culturelle.
Est-ce que le rôle des parents est important dans ce genre de projet ?
Réformer l’école est toujours difficile… en France plus qu’ailleurs…en Martinique plus que partout en France. Quand nous concevons une innovation pédagogique dans une telle société, le rôle des parents est déterminant. Même dans leur frilosité, ces parents nous apprennent bien des choses sur leur projet éducatif familial et social. Et l’on n’a pas le droit d’aller contre l’opinion des parents sans leur détailler nos objectifs et sans respecter leur compréhension des choses. On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux ! Il faut donc leur expliquer pourquoi l’on travaille sur le créole et le français, avec quelles intentions précises, dans quel cadre évaluatif, et obtenir leur adhésion, voire leur concours pour parvenir à un résultat significatif. De plus, en matière de créole, langue et civilisation à forte tradition orale dans un pays en pleine mutation globale, il est indispensable que les parents comprennent en quoi ils peuvent transmettre un héritage linguistique et culturel à leurs enfants entrés récemment dans un univers du bien être économique et du français populaire. Tout enseignant du domaine sait qu’il a besoin des parents et des grands-parents pour expliquer aux enfants ce qu’est un four à chaux, une cassave ou un zombi ! J’ajoute que cette opération se révèle déterminante pour la revalorisation du patrimoine créole chez les adultes eux-mêmes, qui découvrent grâce aux questions des enfants qu’ils sont détenteurs de véritables trésors.
Quelle différence faites-vous entre le créole médium d’enseignement et le créole matière d’enseignement ? Quelles sont les implications pour le milieu scolaire ?
Dans ma conception, il faut briser ces cadres un peu rigides. Quand un maître reçoit la consigne d’enseigner le créole, il devrait disposer d’objectifs et de méthodes définis par les Instructions Officielles. Il faut donc qu’une discipline « Langue et culture créoles » soit instaurée avec des programmes académiques en grammaire et en littérature, mais aussi en histoire, en géographie et dans les disciplines artistiques. A vrai dire, personne ne s’y emploie sérieusement en Martinique et nous disposons d’un concours de recrutement de professeurs des Lycées et Collèges (CAPES) qui a bien du mal à faire émerger un « programme » cohérent. Donc la « matière d’enseignement » créole est encore largement improvisée et bricolée et je vous avoue que je tremble quand j’entends des universitaires irresponsables pérorer sur l’art de la dissertation créole. C’est une tout autre affaire que d’améliorer la communication scolaire au Premier Degré et dans les enseignements techniques et professionnels.
Ici, tous les moyens pour améliorer les résultats sont bons. Et il faut alors se servir du créole sans modération, tout en se rappelant que ce créole n’est pas une langue standard, non encore «équipée» pour la pédagogie et la prise en charge de certains champs techniques. Son orthographe n’est pas stabilisée, sa grammaire n’est pas rédigée de manière simple et accessible à des maîtres ordinaires. Pour ce qui est de la Martinique, contrairement à ce qui se passe dans tous les autres pays créoles du monde, nous n’avons même pas encore un dictionnaire correct. Il ne faut donc pas hésiter à se servir du créole à l’oral dans toutes les circonstances, comme un medium d’enseignement mais avec une réflexion sur le rôle d’une langue orale qui côtoie depuis des siècles une langue de tradition écrite et technique et un coup d’oeil sur les entreprises de normalisation en cours.
Est-il possible d’intégrer une langue en milieu scolaire sans une formation préalable des enseignants ?
Il ne peut être question aujourd’hui de laisser des enseignants, quelle que soit leur bonne volonté, venir devant des publics d’élèves, sans une formation adaptée en linguistique, en psychologie et en didactique du plurilinguisme. Le premier risque qu’on a aperçu chez des enseignants militants qui se jetaient à l’eau sans préparation, c’est l’« effet catéchisme ». Des maîtres convaincus qu’il suffit de remplacer le français par le créole débitent un discours «langue de bois», affirment qu’il existe une orthographe, un vocabulaire, une syntaxe, bref ils avancent une norme artificielle et maximaliste, ce qui les conduit à censurer l’expression spontanée, à chasser et à corriger les prétendues «fautes» des élèves avec un zèle de fondamentalistes redoutables. Les élèves sortent de ces séances ânonnant quelques expressions ridicules ou empesées, récitant des chapitres de fausse science sur l’histoire des nègres et des esclavagistes, glorifiant les héros que sont nos nouveaux écrivains (leurs maîtres), et manifestant la plus grande insécurité sur le plan de l’expression et du savoir.
Le risque c’est donc l’oubli du versant bilingue et interculturel de l’école. Centrer l’école sur ce créole-là avec des intentions revanchardes ou compensatrices, c’est risquer l’excès, c’est oublier de comparer la grammaire d’une langue populaire parlée avec celle d’une langue académique, c’est perdre tous les avantages d’une éducation bilingue. Toutes les séances réussies de langue et culture créoles que j’ai eu l’occasion de voir étaient conduites par des enseignants pondérés, faisant une place aux deux langues et reposant sur des réflexions débarrassées d’impatience, d’improvisation et de radicalisme.
Quelles leçons tirez-vous de l’expérience martiniquaise aujourd’hui ?
La réponse exhaustive à cette question serait fort longue. J’ai d’abord appris à me méfier des fausses évidences et des faux prophètes. Le créole est une langue minorée certes, mais il ne suffit pas de décréter son entrée à l’école pour le revaloriser et résoudre tous les problèmes linguistiques. Les linguistes ont raison d’écrire des grammaires, d’inventer des alphabets et de proposer des mots nouveaux pour dire la réalité mouvante de nos pays. Mais une grammaire faite par un linguiste peut être complètement illisible et inutilisable par des enseignants. Tout maître qui reçoit des élèves dans sa classe doit avoir la capacité de comprendre et de se faire comprendre des élèves qu’il a devant lui. Il faut donc parler créole chaque fois que cela est nécessaire. Mais inclure la prise en compte raisonnée de la réalité créole dans un curriculum conçu jusqu’alors pour le français est un travail ardu, délicat et risqué. N’est pas maître de créole qui veut.
Il faut plus de souplesse dans l’enseignement du créole
Autre leçon, il ne faut surtout pas laisser aux seuls linguistes le pouvoir de décision en matière de politique éducative. Il faut convoquer à leurs côtés des psychologues, des sociologues, des spécialistes de la communication et des sciences de l’éducation. Je suis frappé du purisme, du ,normativisme, du rigorisme de mes compatriotes linguistes. Ils exigent de leurs élèves en créole ce qu’aucun grammairien ne demanderait à des élèves français dans un cours en France et en français. Cela conduit jusqu’à l’absurdité d’une traduction littérale, d’une transposition mécanique des exercices, des consignes voire des procédures d’évaluation instaurées dans l’enseignement créole. Paradoxalement, les promoteurs de la norme créole comme « déviance maximale du français » sont ceux qui préconisent dictée et dissertation, exercices compliqués qui suscitent les plus grandes réserves chez les didacticiens du français ! Comme si faire la preuve de la valeur du créole c’était le construire mimétiquement sur le modèle napoléonien du français !
Le créole…ou les créoles…
Dernière leçon qui me vient à l’idée, celle du respect des situations différentes. L’État français a accepté de reconnaître officiellement le créole comme langue régionale pour des raisons politiques. En 2001, il existait aux Antilles un fort courant de revendication culturelle. Assez curieusement, pour satisfaire cette revendication précise, les responsables du ministère de l’Éducation ont décidé de faire des créoles de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de la Réunion une seule et même langue régionale de France !!! Outre le fait qu’il n’y a pas intercompréhension entre ces quatre entités, les problèmes éducatifs ne se posent pas du tout de la même manière dans l’archipel caraïbe, sur un morceau du continent américain et dans une île de l’océan Indien.
Par ailleurs, il convient de rappeler que la langue inscrite dans un programme pédagogique ne peut être un objet hors du temps, de l’espace et de la culture de ses locuteurs. Avant d’en faire un symbole philosophique d’une identité trans-frontalière, on devrait s’occuper de décrire, d’enseigner et d’équiper une langue populaire.